ALENÇON (Orne)

 

ALENÇON – 12 août 1944

 

Alençon

Le 11, la progression reprend avec une vigueur nouvelle. Pour obtenir un soutien immédiat d’artillerie, les batteries sont poussées dans les jambes mêmes des avant-gardes : comme au désert, elles seront notre poing. Les résistances importantes se révèlent à Fyé, à Rouesse, aux Mées, appuyées à la dernière grande rocade qui protège Alençon.

C’est la prise de Rouesse qui va livrer la journée. A gauche, en effet, Fyé interdira jusqu’à la nuit la grande route des Huttes à Alençon, trop droite, trop large et dont on ne peut pas sortir : nous y laisserons plusieurs chars. A droite, Minjeonnet réduit les Mées, puis Louvigny, arrive à côté de Massu aux lisières de la forêt de Perseigne : mais avec l’ombre complice celle-ci devient un repaire inabordable.

Au centre, Rouesse, en promontoire au bord de la cuvette que nous convoitons, est lui aussi bien défendu. Abordé du sud et de l’ouest pendant que l’artillerie le pilonne, il tombe vers 15 heures. Du mamelon qui le touche, nous avons vu la charge de nos automitrailleuses et de nos chars, le sacrifice de plusieurs, puis la fuite des chars allemands que nos obus allument à leur tour.
La poursuite continue entre des haies qui la masquent : nous ne la suivons plus que par les fumées et le bruit.

Le Général est là. Depuis le matin, il anime la progression sur cet axe.
Il relance aussitôt Rouvilloîs sur un chemin secondaire, moins offert aux coups que la grande route, vers Bourg-le-Roi, puis, lorsqu’il voit l’affaire en bonne voie, il s’y porte lui-même. Il y arrive en même temps que les chars.

Encore un effort. Les cuirassiers traversent le village, sentent pencher la balance. Ils marchent au suivant, qui est Champfleur. Deux chars tomberont encore : dans le soir qui arrive, la fumée etles flammes mettent une note plus dure, les itinéraires trop étroits deviennent difficiles.
Champfleur même, derrière la ferraille de sa gare, est d’un accès malaisé. De son propre canon, le lieutenant Krepps y détruit deux chars lourds ; San Marcelli pousse l’infanterie dans les maisons et s’y consolide, à 7 kilomètres d’Alençon.

Les véhicules de l’Etat-Major Dio ont formé un carré dans un champ un peu à l’écart : l’accès par des bouts de chemin encore à peine reconnus en est scabreux. Ce carré offre l’hospitalité au Général et à quelques officiers qui s’étendent par terre, face à la nuit. Un silence relatif s’établit.
A une heure du matin cependant, un mortier, qui a dû patiemment attendre sa chance, y place quelques coups heureux, allume un half-track dont les munitions crépiteront progressivement jusqu’au matin. Le Général ne dort pas : il pense aux ponts d’Alençon nécessaires au repli allemand comme à notre avance et qui seront dans la main de celui qui les aura la clef de la manoeuvre. Dès l’arrivée à Champfleur, il a demandé au colonel Noiret d’y pousser de nuit, et sans délai, des reconnaissances : de cette mission, il craint que les exécutants ne saisissent pas aussi bien que lui
la cruciale importance.

Il détache d’abord un officier pour voir ce qui s’y passe, puis rejoint de sa personne la patrouille de chars légers et d’infanterie qu’un habitant guide dans l’obscurité de la ville. Tous arrivent en vue d’un pont silencieux, devant lequel l’infanterie met pied à terre, puis qu’elle reconnaît inoccupé :
c’est le pont de la rue de Sarthe. Le Général s’assied sur le parapet, ponctue de sa canne les quelques ordres qu’il donne pour l’occupation des autres passages, réfléchit un instant et repart sans hâte.

 

En compagnie du général


Samedi 12 août 1944 – En forêt d’Ecouves

Hier soir, je m’étais roulé dans mes couvertures et étais parvenu à m’endormir lorsque, vers deux heures du matin, je suis réveillé par un sifflement suivi d’un choc sourd.
C’est un obus qui n’a pas éclaté. Je me dégage de mes couvertures et interroge la sentinelle. Elle n’a rien entendu… je vais jusqu’au Général. Il dort paisiblement.
Comme je regagnais mon coin, lentement et non sans perplexité, un autre obus arrive.
Je n’avais donc pas rêvé, et celui-là explose bel et bien, et met le feu à un half-track. Le champ, bondé de véhicules, s’illumine.
Trois ou quatre arrivées se succèdent. C’est sans doute un mortier. Mille bruits rompant le silence.
Des ombres courent, des moteurs tournent. L’énervement se calme et le champ est évacué. Seul y reste le P.C.A.
J’ai réveillé le Général que les explosions avaient à peine fait bouger. Il demande l’heure. Il est deux heures et demie.
“Cachet, allez voir ce que fait le colonel Noiret”.
Après avoir tourné en rond et copieusement bâillé, je finis par me rembobiner dans mes couvertures.
La suite m’a été racontée par Guillebon.
Cachet rentre vers 3 h 15 et rend compte que Noiret est arrêté à deux ou trois kilomètres et compte marcher sur Alençon au lever du jour.
Le Général entre en fureur, saute dans lajeep de Cachet et part.
Guillebon grimpe dans son command-car et prend la route à sa suite, abandonnant royalement son bagage sur le terrain.
Arrivé chez Noiret, le Général réveille tout le monde :
Allez ! en avant! et part sans plus attendre, emmenant avec lui une section d’infanterie et un peloton de chars.
Un civil, monté sur la voiture de tête doit les arrêter lorsqu’ils atteindront la dernière place avant le pont.
Une fois arrivés là, le Général fait descendre les fantassins et les envoie reconnaître le pont.
Celui-ci est libre. Le Général s’y rend en Jeep, descend avec sa canne et s’assied sur le parapet.
Il donne quelques ordres aux chars pour la garde des abords du pont, regarde autour de lui :
Bon ça y est. Guillebon, je m’en vais rentrer au Q. G. pour donner des ordres.
Et il repart tranquillement, toujours suivi par le command-car de Guillebon.
Malheureusement ou heureusement, la jeep du Général dépasse la route qui devait les ramener vers le sud jusqu’à Champfleur, et, dans la nuit, continue pendant trois bons kilomètres en direction de Mamers.
Là, le Général sentant que quelque chose ne va pas, fait arrêter et constate qu’il n’est pas sur la bonne route.
On entend un bruit de chars. Ils écoutent. A ce moment, une voiture arrive de la direction de Mamers.
Attention, dit Guillebon, ce sont peut-être des Boches.
Le chauffeur de Cachet fait signe à la voiture de s’arrêter. De l’intérieur de la voiture, une voix répond dans une langue étrangère.
Ce sont des Boches, dit le Général toujours debout au bord de la route, tirez.
Deux des occupants de la voiture s’écroulent, le troisième se rend. Rentrons à Alençon, dit le Général.
Le prisonnier vient en effet de dire qu’une Panzer division était en train d’arriver de Mamers.
De retour à Alençon, le Général installe son P.C. dans la maison qui fait le coin du pont, où trône d’ailleurs une superbe photo du Maréchal, et organise rapidement la défense d’Alençon avec les éléments du GTD qui commencent à arriver. Des bouchons sont mis en place aux lisières est, à cause de la Panzer, et nord.
La Panzer n’arrivera jamais ; ses éléments de tête ont dû comprendre en trouvant les deux cadavres dans la voiture.
En revanche les éléments de tête de la 116e D.I. qui venait occuper Alençon, ont été reçus par nos 57 qui ont ouvert le feu sur eux à 50 mètres.
C’est ainsi qu’au lieu de deux divisions allemandes, les braves gens d’Alençon n’ont vu passer que la 2e D.B.
En un sens, le bombardement de mortier a été providentiel.
Les réflexes du Général lui ont donné l’heure d’avance qui compte.
Pendant toute la matinée, le GTV, commandé par Billotte, défile dans Alençon.
Pendant ce temps, dans l’autre maison du coin, je trouve, dans une vaste cuisine en contrebas, un de ces cafés au lait qui font croire au paradis.
Et offert si gaiement et de si grand cœur.

(Christian GIRARD – Aide camp du général : Journal de guerre 1939-1945)

 

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La division LECLERC, venant du Mans, vers le nord, eut à lutter, le 11 août, assez âprement à Champfleur, à 7 kilomètres avant Alençon.

En passant à Bourg-le-Roi, le boulanger, M. MAR­TIN, interrogé par les hommes du char de tète, s’offrit spontanément pour guider la colonne et, en costume de travail, monta dans la tourelle du char et dirigea l’une des colonnes qui traversaient la plaine d’accès au village.
Le char de tète avisé qu’il n’y avait pas de résistance à Groutel, avance avec témérité le long de la ligne, malgré le feu de l’ennemi situé sur des positions dominantes ; il traverse le pont du chemin de fer, qui accède à l’agglomération, seul et très en avant, entre dans le village même, rejoint aussitôt par un tank allemand, engagé sur le pont, qui tire un obus, frappant la tourelle.
Le char français, non atteint dans ses oeuvres vives, riposte par arrière et touche le tank allemand, qui flambe sur le pont, en interdisant le passage au gros de nos troupes.

Le char de tête continue sa marche isolée en avant, traverse la place de l’Eglise et va anéantir par derrière, au-dessus du cimetière, un tank Panther posté dans une position dominante au-dessus de la plaine. Il revient à Champfleur où le rejoignent d’autres éléments, qui ont contourné le village au delà de la gare, après un feu nourri des chars et de mousqueterie qui a duré de 19 h. 30 à 21 heures.
La 10e Panzer division autrichienne (formée d’éléments originaires de Vienne et de Silésie) se retire alors.

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